• Kaamelott, l'humour et les rôlistes

    Alors, ça y est, je me suis regardé les 6 premiers épisodes du livre VI de la mythique série Kaamelott. Bon, j'ai toujours été assez fan de Kaamelott mais j'ai pris le train en marche (il y a pas mal d'épisodes des livres I et II que je n'ai jamais vu, je pense) et je me demandais au fond si j'aimais "bien", genre comme on aime un truc qui permet de faire des blagues au boulot autour de la machine à café ou si j'aimais "vraiment bien". Et puis il y avait le livre V, un peu chiant et vraiment en décalage avec le reste de la série qui m'avait laissé une impression de pas terrible.

    Et bien, clairement, après le visionnage des 2/3 du dernier livre de la série, le verdict tombe : j'adore !!

    Astier a vraiment réussi à créer un univers original, beau et incroyablement cohérent. Tout s'imbrique parfaitement et on meurt d'envie de connaître la suite alors qu'au fond on connaît déjà la fin, rapport au fait que ce livre VI est la "prequel" (comme on dit joliment...) de la série.

    Et puis, surtout, on se bidonne et c'est là l'essentiel. C'est aussi là où je veux en venir avec cet article.

    Tout le monde sait que Alexandre Astier a été un rôliste passionné dans sa prime jeunesse. Il s'en ouvrait notamment dans une longue interview parue dans le regretté Black Box. Il y confiait notamment que le jeu de rôles lui avait en partie servi d'école d'écriture, notamment pour le rôle central à réserver aux personnages ou encore quant à la cohérence d'ensemble d'une oeuvre (des détails au delà de l'intrigue principale, même si cela ne doit pas ou peu se voir à l'écran). Il y a aussi des détails de l'univers comme les allusions aux Skavens (les hommes-rats de Warhammer,  le jeu de rôles
    préféré, je crois, de Alexandre Astier) ou les mulitples épisodes centrés sur des "donjons" dont on se demande bien, au fait, ce qu'ils viennent faire dans le mythe arthurien.

    Mais, en visionnant le livre VI et en me questionnant sur ce qui me plaisait à ce point dans cet humour là, j'ai eu une révélation. Il y a un lien profond entre l'humour développé dans Kaamelott et une des spécificités du jeu de rôles. Je ne saurais prétendre si Astier s'en est inspiré consciemment, si c'est fortuit ou quoi mais il me semble que l'élément central de l'humour kaamelottien est : le décalage entre le personnage et le rôle qu'il est censé endosser dans l'intrigue.

    En effet, d'évidence, aucun personnage de Kaamelott n'est à la place qui devrait être logiquement la sienne. Arthur, le solitaire dépressif et bougon, ne devrait pas avoir pour tâche de fédérer les peuples de Bretagne. Perceval, Caradoc, Merlin et les autres ne devraient pas se voir confier la moindre responsabilité, encore moins celle de la quête du Graal. Et ainsi de suite... C'est ce procédé qui entraîne quiproquos, idées débiles, registres de langue inadaptés à la situation... et autres trucs hilarants.


    Or, on retrouve cela dans les parties de jeu de rôles au moins de deux façons.

    D'une part, tout le monde a déjà joué ou, pire, fait jouer de ces scénarios où les personnages, de minables débutants niveau 0.5, sont chargés de sauver le monde ou, à tout le moins, sauver une nation, une corporation ou encore la fortune ou la réputation d'un riche et puissant seigneur. La situation est ridicule, on n'y croit pas une seconde, la mission est vouée à l'échec et, pour ne pas s'ennuyer, les joueurs n'ont d'autre recours que l'autodérision en riant de bon coeur des misères de leurs personnages.

    Je me souviens ainsi d'une lointaine campagne de Empires & Dynasties (et oui...) où le MJ avait créer son système maison et celui-ci pemrettait de ne créer que des personnages débutants très, très faibles. Je jouais un escroc minable, Mika un muletier (si, si...) et David je ne sais plus mais ça devait être affligeant aussi. Tiens, pour dire, mes premiers jets de dés avaient été pour franchir un muret. Paf, cheville foulée directe. Bref, des branquignols complets. Et bien, ni une, ni deux, nous nous sommes retrouvés engagés de force dans l'armée impériale, nous sommes vus confier des missions ultra-prioritaires et nous voilà partis pour oeuvrer à la plus grande gloire de l'empire à la va comme je te pousse. Au final, une prestation d'ensemble très kaamelotienne ! Et de bons moments de poilade.


    L'autre moment auquel je pense, encore plus caractéristique car indissociable, lui, de la pratique du jeu de rôles, c'est quand le personnage est mis en retrait et s'efface au profit du joueur. En effet, usuellement, les capacités du personnage sont mises à l'épreuve par le biais des règles, des caractéristiques, des jets de dés et tout ça. Ainsi, un personnage vaut ce qu'il vaut : un grand guerrier gagne des combats, un marchand habile obtient des rabais de 50 % et ce genre de choses à peu près logiques.

    Mais il est de tradition dans la pratique courante du jeu de rôles de mettre en retrait les compétences chiffrées du personnage dans certaines circonstances bien particulières, en principe pour des raisons d'intérêt ludique. C'est alors le joueur, avec ses propres talents et faiblesses, qui reprend le premier rôle. Pour le meilleur. Mais quand même très souvent pour le pire. Du pire.

    Ainsi, quand il s'agit d'imaginer un plan tortueux pour pénétrer dans l'antre du nécromancien ou une intrigue pour révéler au monde la duplicité du chef de la guilde des marchands, c'est aux joueurs que l'on demande de s'y coller. Pas aux personnages. Jamais ou presque un MJ ne règlera ça d'un jet de dé sous la compétence "élaborer un plan génial". Et là, les grands héros cèdent soudain la place à une demi-douzaine de jeunes gens fatigués (par tradition, le plan ultime s'élabore de préférence après 3 h du matin) à l'esprit saturé de mauvais café froid et qui n'ont aucune idée des techniques d'infiltration commando ou des manoeuvres politiciennes. D'où, immanquablement, des plans débiles.

    L'autre situation est encore plus courante, c'est quand le PJ doit s'adresser de manière un peu longue et détaillée à un PNJ important. Là aussi, le jet d'"éloquence" peut intervenir mais ne vaudra jamais une bonne séance de "roleplay" comme on dit par chez nous. Et là, rebelote ! Le noble héros pétri de culture antique devient subitement un ado timide s'exprimant avec force "euh..." et truffant de termes anachroniques son allocution au grand prêtre du culte suprême. Quand il ne finit pas par s'énerver contre l'auguste personnage.

    Donc, voilà, c'est comme ça que je vois Kaamelott. Comme si Astier avait prévu une campagne de grande ampleur (la reconquête de la Bretagne puis la quête du Graal), des persos de haut niveau... et les avait confiés à des joueurs désespérément normaux. Voire un peu débiles pour certains quand même...

    Mais, me direz-vous, le succès de Kaamelott dépasse largement la sphère rôliste (et je rajoute : heureusement pour le compte en banque de Astier et celui de M6...) : alors ? Quid ?

    Et bien ce principe d'humour naissant du décalage entre capacités réelles du joueur et rôle supposé du personnage s'applique aussi très bien à la vie quotidienne. Vous savez quand vous réalisez que c'est vous, oui, VOUS, qui allez devoir prendre ce nouveau job, retaper votre maison, vous occuper de votre premier enfant ou ce genre de moments de l'héroïsme quotidien...
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  • Commentaires

    1
    Mardi 27 Octobre 2009 à 17:56
    Je jouais un artisan ("j'étais dans mon village à rempailler des chaises en bois, mais l'aventure m'appellait...") j'ai encore la fiche ! Bon elle est un peu passée ^^
    2
    Mercredi 28 Octobre 2009 à 11:43
    A noter également qu’Alexandre Astier sera au Montreux Festival du Rire le 10 décembre 2009 dans le gala présenté par Ramzy et François Rollin, accompagné de gens comme Pascal Légitimus, Ben et Thomas VDB…
    3
    Mercredi 11 Novembre 2009 à 19:36
    Excellent article ! et tellement vrai...
    4
    Stéphane
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 11:05
    Je ne savais pas qu'Alexandre Astier a été fan de jeu de rôle dans sa jeunesse. Par contre, pour ce qui concerne les dialogues décalés, je sais qu'il est également un grand admirateur de Michel Audiard, ce qui explique certains bijoux qui me font poiler pendant des heures (ah, les tartes aux myrtilles de Dame Séli).
    Rôliste, fan d'Audiard... Ca doit expliquer pourquoi j'aime tout ce que fait Alexandre Astier.
    5
    Trickster
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 11:05
    Excellente lecture de la série !
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