• Peur sur la ville : un texte d’ambiance pour Hellywood (1ère partie)

    Les habitants de Heaven Harbor, soucieux de respectabilité et exaspérés par la délinquance, portent aux nues les justiciers. La déviance existe, mais l’imaginaire, encouragé par la Presse, est pour beaucoup dans le délire sécuritaire de la majorité morale. La semaine dernière, un fait divers peu banal se produisait dans Independance Park le révélait aux yeux de ceux qui savent regarder la réalité droit dans les yeux.


    Menacé – ou ayant le sentiment de l’être – par 4 jeunes Noirs qui lui demandaient cinq dollars, Darren Holloway dégainait un calibre 22, tirait méthodiquement sur chacun d’eux, puis disparaissait rapidement. Ceci ne serait qu’un fait divers parmi d’autres, l’un des 100 000 délits qui se produisent chaque année en ville, si l’affaire en restait là.



    Le phénomène intéressant, ce sont les répercussions que cette action a eues sur le grand public. En quelques heures, pour des milliers de nos concitoyens, l’homme est devenu un héros. La police a été submergée d’appels : on félicitait cet homme de sa conduite. La nouvelle s’est répandue : de Crescent View au Hook , de Remington Heights à Redmond, les lecteurs de Whispers et les auditeurs de K.H.H. intervenaient sur les médias pour approuver à 90% cet « acte de bravoure ». Certains s’offraient à payer la forte somme qui cautionnerait la liberté provisoire de Holloway, d’autres organisaient des collectes, voulaient en faire le prochain maire, et la mère d’une des victimes disait même comprendre pourquoi il avait agi ainsi et lui exprimait sa sympathie. Simultanément, la commercialisation de l’affaire prenait de larges proportions. Avant même qu’il fut arrêté, des vêtements portant des inscriptions du type « Darren contre les vauriens : 4 à 0 », étaient vendus dans les boutiques du quartier chinois. Une célèbre bande dessinée, publiée quotidiennement dans Whispers, s’inspirait du « justicier ». Exploit remarquable, six heures avant l’arrestation, un petit livre « Darren Holloway  vigile ou victime ? » était tiré à un million d’exemplaires et diffusé dans toutes les librairies de la ville.


    Si amples, si intenses soient-elles, ces réactions ne sont pas surprenantes tant le public est exaspéré par l’agression. Le taux de violence à Heaven Harbor est de cinq à quinze fois plus élevé que dans n’importe quelle autre ville moderne et la criminalité y est en constante augmentation.


    La tradition de violence est inscrite dans l’histoire américaine, histoire qui a écrit sa préface avec le sang des natives americans, histoire d’une conquête à coup de revolvers et de lynchages, histoire de sanglantes luttes ethniques, histoire du capitalisme sauvage… Aussi nous efforcerons-nous de démontrer dans cet article que, dans un pays où la tradition de violence est fortement ancrée, où la population est peu intégrée par ses institutions, celle-ci, face à la peur et à l’insécurité, tend à accorder une légitimité aux pratiques d’auto-défense individuelle et collective ; cette action de notre communauté par elle-même et sur elle-même est ensuite récupérée et institutionnalisée par les autorités. Dans un premier temps on partira d’un constat : la violence existe bel est bien, qui nourrit le sentiment d’insécurité, mais elle tend à prendre des formes singulières à Heaven Harbor. On cherchera ensuite à relever les éléments qui apportent à cette violence une légitimité et lui donnent un caractère inéluctable, puis on s’intéressera plus particulièrement aux réactions du public et des autorités.


    Dans notre ville se produisent toutes les trois minutes un vol, toutes les quinze minutes une attaque à main armée, toutes les deux heures soit un viol, soit un suicide, soit une mort par overdose, toutes les cinq heures un meurtre. On pourrait aussi parler du nouveau fléau qui nous menace : les incendies criminels. A Heaven Harbor, 40 000 appartements brûlent ainsi chaque année – 13 000 dans le seul quartier du Hook. Vengeance, jalousie, folie, les mobiles sont divers, le mobile numéro un étant d’ordre économique : les primes d’assurance touchées par les propriétaires. Ces incendies laissent derrière eux un millier de morts par an, plus de 10 000 blessés, des quartiers entiers dévastés, et contribuent à accroître la peur de vivre dans des lieux ainsi menacés, que les plus fortunés quittent comme les rats le navire. Dans les carcasses noircies des immeubles calcinés, marginaux et toxicomanes cherchent bientôt abri, le quartier se vide de ses familles, de ses écoles, de ses églises.


    Une famille d’Heaven Harbor sur trois dit avoir été victime d’un acte criminel grave. La névrose gagne chacun, y compris les enfants de la ville qui ne savent plus dessiner que des immeubles incendiés. Une enquête de notre journal a démontré qu’entre 7 et 11 ans, les deux tiers des enfants interrogés déclarent redouter que quelqu’un n’entre chez eux, 25% d’entre eux craignent de sortir de leur maison. Les services sociaux savent que la peur est tout aussi vive dans les écoles publiques : certains enfants n’osent plus se rendre aux toilettes, franchir un couloir, et beaucoup prennent des amphétamines en guise de médicament contre la peur.


    Des criminels de carrière


    Il est difficile pour qui n’est pas un citoyen d’Heaven Harbor d’imaginer la réalité de la violence qui y règne et le caractère horrible des meurtres. On a souvent rendu responsables de la folie meurtrière le poids du moralisme étouffant, la règle intérieure d’origine protestante, la rigidité excessive des comportements que nos concitoyens doivent accepter sous peine d’exclusion. L’impuissance à répondre à un idéal très élevé et intransigeant engendre une frustration qui parfois mène rapidement à la névrose, voire à la démence. Car il y a ambivalence entre cette exigence de conformisme social et, parallèlement, la très grande liberté d’entreprendre qui, de ce fait, permet à la folie de s’exprimer.


    Le débat sur les armes à feu


    Une discussion sur l’insécurité dans nos rues ne peut éluder le débat sur la vente libre des armes à feu. Officiellement un habitant sur quatre en possède une, mais on arrive à des chiffres bien plus importants si l’on additionne les carabines vendues, les fusils de chasse, et les armes de poing. Il suffit d’avoir dix-huit ans et de posséder un permis de conduire pour s’en procurer une dans n’importe quelle armurerie de la ville, et il s’y vend d’ailleurs une arme toutes les trente secondes. Posséder le record des armes à feu et une gun mentality fait d’ailleurs la fierté des autorités d’ Heaven Harbor qui défendent le 2e Amendement constitutionnel qui accorde au peuple le droit de détenir et de porter des armes. Victime d’une tentative d’assassinat, le Maire lui-même a réaffirmé qu’il soutenait le port d’armes et il a repris à son compte le slogan des fabricants d’armes : « ce n’est pas l’arme qui tue, c’est le bras ».

    (à suivre...)
    « La vague Noir, un vrai festival...Peur sur la ville : un texte d’ambiance pour Hellywood (2ème partie) »

  • Commentaires

    1
    Mardi 13 Janvier 2009 à 14:16
    Excellent article ! Vivement la suite... Ca sent le scénario (ou la mini-campagne) sur fond d'hystérie collective, d'émeutes urbaines et de campagne électorale démagogique...

    Heureusement, ce n'est que de la fiction, hein ?

    ...

    Hein ? Dites ?
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :